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valerie Durier

Éloge du sourire permanent

Petit traité sur le bonheur inexplicable de regarder des gens sourire à des caméras

Il existe, dans notre civilisation, un phénomène aussi mystérieux que la disparition des chaussettes en machine à laver : le sourire des animatrices télé. Ce sourire n'apparaît nulle part ailleurs dans la nature. On ne le trouve ni chez les hiboux, ni chez les employés de préfecture, ni même chez les gens qui gagnent au loto. Il est unique, calibré, et surtout increvable. On pourrait annoncer la fin du monde à 20h03, la présentatrice sourirait encore à 20h04 en disant : « Et maintenant, la météo ! »

Le sourire comme sport de haut niveau

Sourire pendant deux heures d'affilée sans grimacer relève de la performance olympique. Essayez, chez vous, de sourire trente secondes devant un miroir sans que votre visage ne se transforme en masque de film d'horreur scandinave. C'est impossible. Pourtant, elles y arrivent, en enchaînant sourire, clin d'œil, petit rire cristallin et retour au sourire, le tout sans jamais perdre une dent ni une syllabe. On soupçonne un entraînement secret, quelque part dans un centre spécialisé où l'on apprend à dire « Restez avec nous » avec la même joie qu'un enfant devant un cadeau de Noël, même si dehors il pleut des cordes et que le générique vient de planter pour la troisième fois.

Certaines émissions du matin sont d'ailleurs de véritables laboratoires de résistance humaine. Il est 6h45, il fait nuit, le café du plateau est froid, l'invité n'est pas arrivé, et pourtant, elle sourit comme si la journée s'annonçait comme la plus belle de sa vie. On se demande parfois si ces gens ne sont pas simplement plus évolués que nous, biologiquement programmés pour convertir l'angoisse en bonne humeur télégénique.

Le sourire, arme de fidélisation massive

Le vrai génie du sourire télévisé, c'est qu'il fonctionne comme un aimant sur nos zapettes. On tombe sur une chaîne par hasard, on voit ce sourire éclatant, et hop, notre pouce se fige sur la télécommande comme hypnotisé. On reste. On ne sait même plus pourquoi on regarde ce jeu où il faut deviner le prix d'un aspirateur, mais peu importe : le sourire, lui, ne bouge pas, et nous non plus.

C'est d'ailleurs une stratégie redoutable : personne n'a jamais changé de chaîne en pleine phrase d'une animatrice hyper souriante qui s'apprête à révéler le nom du gagnant. On reste scotché, tendu comme à l'annonce d'un verdict de tribunal, simplement parce que ce sourire nous promet une bonne nouvelle imminente, même si en réalité on s'apprête juste à savoir combien de bons d'achat un monsieur de Clermont-Ferrand vient de remporter.

Petite typologie des sourires professionnels

On distingue plusieurs espèces de sourires dans la faune télévisuelle. D'abord, le sourire météo, capable de rester impeccable même en annonçant une tempête de grêle sur toute la moitié nord du pays, comme si les nuages menaçants n'étaient qu'un détail anecdotique face à la joie de nous informer. Ensuite, le sourire de jeu télévisé, plus explosif, ponctué de petits bonds et de mains qui applaudissent avant même que le candidat n'ait répondu, dans un enthousiasme préventif assez admirable. Il y a aussi le sourire d'interview, plus subtil, qui doit exprimer à la fois l'empathie, l'intérêt et une légère envie de couper la parole à l'invité qui parle depuis dix minutes sans respirer.

Et puis il y a le sourire ultime, celui du « On se retrouve demain, même heure, même chaîne », prononcé avec une intensité telle qu'on pourrait croire qu'il s'agit d'une déclaration d'amour éternel plutôt que d'un simple rendez-vous pour parler à nouveau du temps qu'il fera.

Une gymnastique faciale sous-estimée

On devrait, en toute honnêteté, décerner une médaille du mérite national à ces professionnelles capables de sourire en toutes circonstances : caméra qui tombe en panne, oreillette qui grésille, invité qui débite une blague ratée, ou pire, collègue qui commet un lapsus monumental en direct. Le sourire, alors, ne vacille pas. Il devient même plus large, comme pour dire : « Tout va bien, continuons, la vie est belle, et cet incident restera entre nous, les six millions de téléspectateurs et le générateur de mèmes internet. »

Il y a quelque chose de profondément rassurant dans cette constance. Dans un monde chaotique, où tout s'effondre, où l'on ne comprend plus rien à sa déclaration d'impôts, il existe encore un endroit où quelqu'un sourit, chaque jour, à heure fixe, rien que pour nous. C'est presque une forme de service public émotionnel, une bulle de stabilité entre deux pubs pour des yaourts et des assurances obsèques.

Le mystère de l'énergie inépuisable

On peut légitimement se demander d'où vient cette réserve d'énergie apparemment sans fond. Café triple dose ? Coaching mental digne des forces spéciales ? Simple amour sincère du métier ? Le mystère reste entier. Ce qui est certain, c'est que si l'on pouvait embouteiller cette énergie et la vendre en pharmacie, on résoudrait d'un coup la fatigue chronique de la moitié du pays, et sans doute une bonne partie des lundis matins.

Alors, la prochaine fois que vous zapperez et que vous tomberez sur ce sourire increvable, prenez un instant pour l'admirer comme il se doit : non pas comme un simple outil de télévision, mais comme une véritable prouesse humaine, une discipline artistique à part entière, quelque part entre le mime, le funambule et le marathonien du bonheur permanent.

Et vous, la prochaine fois que quelqu'un vous demandera « ça va ? » à 7h du matin, tentez le sourire d'animatrice télé. Sinon, retentez demain. La régularité, ça se travaille.